26 décembre 2007

Une dame en bleu (suite)

Le début se trouve : ici

La suite 2 : ici

Quand ils parvinrent chez lui, à quelques rues de là, il lui proposa d’entrer. Elle refusa poliment n’acceptant même pas de pénétrer dans la cour de la maison. Elle préféra attendre sur le trottoir, à l’ombre d’un des tilleuls qui bordaient la rue dénommée « Rue de la Mine ». Il hésita un instant puis monta l’escalier précipitamment et disparut derrière la porte.

Il emprunta le couloir et se rendit directement dans la cuisine. Sa mère, qui, pour une fois qu’elle en avait le temps, lisait, eut l’air surprise de le voir.

« Tu ne répètes plus ?

- ben... »

Elle devina tout de suite son embarras.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as un souci, des ennuis ?

-Non… hésita-t-il, non, j’allais quitter l’église et une dame est arrivée...

- Une dame ? s’écria-t-elle.

- Je ne la connais pas. Elle m’a entendu jouer, je ne l’avais pas remarquée d’ailleurs. En sortant elle m’a demandé où elle pourrait passer la nuit ?

-Quoi ?

-Je ne sais pas d’où elle vient, ni qui elle est. Elle m’a posé la question presque tout de suite, parce qu’elle a beaucoup marché. Voilà, c’est tout.

-Et tu l’as conduite jusqu’ici, c’est ça ? Mais nous n’avons pas de place, nous ne la connaissons pas, on ne sait pas ce qu’elle veut…

-Elle est drôle, l’interrompit le garçon gêné, non, pas drôle, bizarre… enfin, pas comme vous ! Elle parle tout doucement. Elle est toute simple, habillée tout en bleu, douce et toute calme…

-Oui… elle a de quoi manger ? »

A cette question, le jeune homme comprit que sa mère était prête à l’aider. Il se rassura.

« Je vais en parler à ton père, viens avec moi. »

Ils montèrent  dans la chambre. Son père se remettait lentement d’un infarctus. Il était calé sur deux oreillers, assis dans son lit et lisait aussi.

« Que se passe-t-il, interrogea-t-il ironiquement, mais il avait l’air fatigué, je vous entends d’ici ! Il y a quelque chose de grave ? »

Pendant que sa mère expliquait ce qui arrivait, l’adolescent observait son père, les traces de fatigues sur son visage, ses joues creusées, ses yeux brillants.

« Elle voudrait dormir ici ? demanda le malade

-Non, répondit son fils, elle cherche juste un endroit pour la nuit, mais elle ne veut déranger personne.

-Je ne vois pas, réfléchissait le père.

-J’ai bien une idée, osa le garçon.

-Je t’écoute…

-Le local scout...

- Mais il est toujours en désordre, depuis que l’on n’y met plus les pieds ! »

Son père s’occupait en effet de la troupe scoute de la cité, une de ses multiples activités d’ailleurs. Mais depuis sa maladie, tout était arrêté et le camp d’été auquel les jeunes s’étaient préparés avait été annulé. Tout le matériel encombrait encore les locaux de la troupe sans que personne ne pensât à y effectuer un quelconque rangement depuis l’accident cardiaque du “chef”. Sans parler de la poussière qui avait du s’accumuler. Néanmoins, son fils, ému, se rendait compte qu’il allait céder. Il se souviendrait toujours de cette discussion « entre hommes », une des rares qu’ils eurent tous les deux. Et de plus, il obtenait quelque chose de lui sans presque argumenter.

«  Tu es sûr qu’elle ne voudra pas dîner avec nous ? » Cette question l’interloqua. « Oui, elle ne veut rien qu’un toit pour cette nuit ». Le père haussa les épaules et lui dit de prendre les clefs du local dans la vieille veste qui dormait sur le dossier d’une chaise de la chambre, depuis son malaise, et il refusait qu’on la changeât de place. Ce dernier demanda tout de même à son fils : « On peut lui faire confiance, tu penses ? ». Il s’adressait à lui comme à un adulte ! « Oui je pense, elle est très douce, presque silencieuse, et son regard…

- Oui ?

- Euh et bien elle regarde droit dans les yeux et tu te sens tout de suite en confiance.

- C’est ton jugement. Va la conduire, hein maman, on peut accepter ? » Elle acquiesça d’un signe de tête. (A suivre)

 

 

05 novembre 2007

Une dame en bleu (suite)

Le début se trouve ici

Ils se dirigèrent ensemble vers le portail, mais la dame fit lentement un signe de croix en se tournant vers l’autel, puis se prosterna respectueusement. Quand elle se releva de sa génuflexion, elle le regarda cette fois avec un sourire très doux. Il l’avait attendue et la laissa le précéder pour sortir.

Quand ils franchirent le seuil, il fut ébloui par l’intense luminosité du soleil. Il la vit descendre les marches avec précaution, lentement. Elle tenait son avant bras relevé, pour mieux maintenir au creux de son bras un sac de toile bleue qui paraissait assez lourd ainsi qu’une pèlerine bleu marine. D’ailleurs elle était toute vêtue de bleu. Son corsage bleu clair, sa jupe bleu foncé, ses espadrilles en toile bleue à semelle de corde. Il se demanda comment elle pouvait marcher longtemps avec ces espadrilles, elle venait bien de lui dire « j’ai beaucoup marché »… Il revint à elle et remarqua la finesse de sa nuque sous un chignon gris blanc croulant un peu. Elle devait avoir une cinquantaine d’années, pensa-t-il, peut-être un peu plus.

La demande de la dame le laissait perplexe, il y avait bien ses parents qui pourraient l’aider. Peut-être, mais comment réagiraient-ils, sachant que, pour eux comme pour lui, elle était une parfaite inconnue. Il restait dans l’expectative, tout en l’observant. Elle était calme et attendait sa réponse. De nouveau elle tourna son regard vers lui, interrogative et patiente. Pris de court, il lui suggéra hâtivement : « Il y a un hôtel dans le village à côté… je peux demander qu’on vous y conduise.

- Je viens de ce village, l’hôtel est fermé depuis des mois, m’a-t-on renseigné », répondit-elle. Sa voix était douce. Ne sachant plus que faire, il lui proposa de le suivre jusque chez lui.

« Je ne voudrais pas déranger…

- Je vais demander à mon père, j’ai peut-être une solution, s’il est d’accord »

De nouveau, elle lui sourit avec douceur.

(A suivre)

 

30 septembre 2007

Une dame en bleu

C’était en plein été, il se souvient bien. Il faisait chaud, le ciel était d’un bleu laiteux, dehors. Par contre, à l’intérieur de l’église de fer, il faisait clair, les grands vitraux diffusaient une lumière bleue, rose et blanche sur les piliers gris blancs et l’air était frais. Il appréciait beaucoup cette harmonie des couleurs. Du haut de la tribune, l’église lui semblait vaste. Il était en vacances. Le reste de l’année il étudiait en internat à Nancy. Il avait quatorze ans. Dans son collège, il a commencé à apprendre et travailler le piano et l’orgue, en dehors des heures de cours, évidemment. Il y avait pris goût peu à peu. D’ailleurs il aimait la musique depuis son enfance. Mais lorsqu’il passait ses congés dans sa famille, il n’y avait ni piano, ni orgue. Ses parents imaginèrent de demander au curé de la paroisse de lui prêter l’harmonium de l’église. Celui-ci accepta, à condition que le garçon ne l’utilisât pas comme défouloir, avec d’autres chenapans de son âge ! Il se demanda bien pourquoi cette condition stupide, il était un enfant solitaire… Néanmoins il promit et obtint la clef de la tribune qui était toujours fermée, en dehors des heures d’office, à cause de l’instrument. Il accepta sans rechigner les mille recommandations du curé, qu’il écoutait à peine, tout à la joie de pouvoir s’adonner complètement à la musique. De plus, il se plaisait dans le calme des lieux, où les bruits extérieurs parvenaient étouffés. Une rhapsodie silencieuse, chantée par quelques cris d’oiseaux.

Cet après midi là, il travaillait Bach, avec difficulté, car en plus de l’attention que lui demandait sa partition, il devait activer les soufflets de l’harmonium, au moyen des deux pédales qu’il lui fallait actionner avec ses pieds. Et l’agilité de ses doigts sur les touches était plus que  moyenne. À un moment, excédé par ses piètres performances, il referma violemment le couvercle sur le clavier. Le bruit sec s’amplifia en roulant contre les parois de la nef et il en fut surpris, ce qui augmenta sa colère. Il descendit l’escalier quatre à quatre et se retrouva dans le fond de l’église, en train de refermer fébrilement la porte à clef.

« Bonsoir… Il se retourna comme mu par un ressort. La voix était si douce !

- Bonsoir », répondit-il. Il pensa pourquoi bonsoir, il n’est que dix sept heures… Il vit alors une femme petite et fluette, au regard bleu intense et doux. Il ne la connaissait pas. Elle n’était pas du pays.

« J’aimais bien ce que vous jouiez, vous êtes bien jeune dites moi, vous avez du talent » Il pensa un instant qu’elle voulait l’amadouer ou ironiser, il ne savait pas trop. Mais ce regard le remuait et il se rendait compte qu’elle ne s’amusait pas ni ne calculait. Elle était sincère.

« Merci, murmura-t-il, subjugué et décontenancé.

- Je voudrais vous demander quelque chose, ajouta-t-elle, avec un sourire presque mélancolique, presque contrit, voilà, je suis de passage et un peu fatiguée d’avoir marché toute la journée et je voudrais savoir où trouver à loger pour cette nuit ? »

La surprise de l’adolescent devait être visible sur son visage ou dans ses yeux car elle eut un petit rire en le dévisageant. Il rougit de confusion. 

( A suivre )

13 septembre 2007

Refuge

La voiture roule depuis un bon moment. Je viens d’éteindre les phares. Le ciel est maussade, il étale ses nuages lourds, du blanc au gris foncé. Je rêve des fleurs dans les fossés qui bordent la route. Mais ils ont été tondus et n’offrent plus qu’un triste tapis jaune, brun et vert sans aucun attrait. Les bosquets proches et les forêts au loin montrent un même fouillis sombre qui tranche sur la terre des champs et le vert des prairies. Et, devant, la route grise. Comme pour ajouter à la mélancolie, il se met à bruiner. Les gouttelettes s’écrasent  sans bruit sur le pare brise et m’obligent à mettre en fonction l’essuie glace qui grince désagréablement. Le temps me paraît long. J’ai évité l’agglomération de Nancy et me dirige vers Dijon. Après quelques kilomètres, je quitte l’autoroute en direction de Vézelise. Je m’éloigne de la vie courante. J’erre sur les routes comme j’erre dans mon existence. Influx nerveux minimum, pas d’envie. Nous sommes début septembre et déjà les senteurs et les couleurs de l’automne se répandent. J’ai peur à l’avance du prochain hiver, je voudrais balayer tous mes souvenirs, m’enfermer dans un refuge nu et blanc, vivre en spartiate, débarrassé de toutes les scories du passé. Je m’y efforce sans y parvenir tout à fait. Et chaque fois, après quelques pas en avant, la chute est rude. Mais il faut se relever. Et repartir, recommencer. Je traverse Cintrey, puis Omelmont. J’y ai retrouvé des souvenirs d’enfance et d’adolescence bien lointains. Puis la colline apparaît. Je vais aller m’y reposer. Sion-Vaudémont. « La colline inspirée » de Maurice Barrès… qui n’est pas mon maître à penser, mais dont le livre m’a enchanté dans ma jeunesse. Ce lieu est pour moi un havre de paix, en dehors des pèlerinages. Souvent balayé par le vent, il se dresse au milieu d’une immense plaine. J’en parlerai peut-être ici. Pour l’heure, j’ai besoin de m’y réfugier.

02 septembre 2007

Personne

Penché sur sa page blanche, il ne trouvait pas les mots. Rien que d‘avoir cette pensée, il se méprisait. Cela sonnait comme un cliché. Dit et redit. Vous savez : « l’angoisse de la page blanche »… Il s’en foutait de cette angoisse là ! Il n’était pas écrivain, lui. Il n’était rien. Il était ce que sont sa peau et ses os. Même pas certain qu’il restait un peu de moelle dans ces os ! En quelque sorte un chétif du cœur et du cerveau. Rachitique plutôt. Tiens, les cloches sonnent. Il les imagine déjà, ils vont se rassembler, arriver les uns après les autres, les jeunes, les vieux, les bonnes dames, quelques belles bourgeoises en grosses voitures, des enfants endimanchés, des solitaires aussi. Oh pas très nombreux, certes, mais il y en a encore. D’ailleurs ils arrivent, il les voit. Puis ils fermeront la porte. Il cherchait les mots.

Depuis trois jours il cherchait les mots. Trois jours déjà qu’il avait décidé. Qu’il “s’était décidé”. Parce qu’il en était arrivé à ne plus rien décider depuis trop longtemps, à procrastiner depuis  des lustres. Alors il a décidé, comme ça.  Le boulanger est en retard d’un quart d’heure. Son klaxon va sûrement déranger les paroissiens. Trois jours sont déjà passés. Il n’a rien écrit. Cependant, cette fois, il n’a pas ajourné. Il s’y tient. Il doit leur dire. D’abord, il ne sait plus très bien à qui. Il pense « leur », mais c’est qui ? Depuis le temps, ils, elles s’estompent. Les visages disparaissent dans la brume du temps. Reconnaîtrait-il leurs voix ? Indistincts, ils sont, flous. Mais pas comme dans certains rêves, non. Quelle idée, les rêves ? Il ne rêve plus du tout ! Dehors il fait beau, le boulanger s’éloigne car son klaxon se fait de plus en plus doux.

Il s’est décidé comme ça. Ça lui a pris comme ça. Pas comme une envie de pisser, non. Parce qu’il en avait marre de l’ennui. De l’absence, du rien, du factice, de l’incertain, de la vacuité, de l’inutile, du vent… toute cette merde, quoi. Alors il s’est pris par les épaules et il s’est décidé. Sans égard pour lui-même. Ce lui-même infoutu de se regarder en face, incapable de se disséquer pour comprendre. Mais ça n’aurait servi à rien. Alors il a décidé. Le boulanger revient. Son klaxon grince à nouveau. Ah non ! Il repart. Un grand silence soudain, un murmure de tourterelle. On se sent bien, quelques secondes seulement. Il va se mettre du Chopin puis revient à sa table, devant sa feuille blanche sur laquelle il se penche à nouveau. Trois jours. Leur dire. Mais comment ?

Mais pourquoi leur dire, au fait ? Pour continuer d’exister ? Pour avoir une survie dans leurs pensées ? Peur de mourir en eux ? Mais c’est qui eux ? Toujours ce flou, cette incertitude quant à eux. Si lointains. Si silencieux. Il n’entend rien d’eux, rien par eux, rien… rien. Alors pourquoi ? Ça ne vaut peut-être pas la peine, peut-être que de toutes façons ça ne servira à rien. C’est vrai, à quoi ça pourrait servir ? Les cloches carillonnent. Ils sortent. S’agglutinent en petits groupes, papotent. Les belles grosses voitures bourgeoises ronronnent, deux mamies courbées et vêtues de noir se tiennent par le bras et s’éloignent en trottinant craintivement. Pas le moment de flancher. Il a décidé, c’est tout. Il s’y tiendra.

La feuille blanche l’aveuglait presque. Regarder ailleurs, de temps en temps, cela ne peut faire de mal. Non ! Rester concentré, s’en tenir à la décision. Les cloches se sont tues. Chopin aussi. Grand silence nu. Dehors un peu de vent berçait les branches des arbres. La nature s’en fout de sa page blanche. Elle dure, elle, elle continue, s’amuse à se colorer au gré des saisons. Elle va de son pas tranquille insouciante et insoucieuse. Ce n’était pas encore l’automne, mais des feuilles tombaient déjà. Jaunes. Oranges. Mais sa feuille blanche à lui ne cessait de le défier.

Peut-être quelques mots suffiraient-ils ? Pour eux qui s’effaçaient de plus en plus. Ils ne comprendraient rien, d’ailleurs, parce qu’ils n’étaient plus intéressés. C’était presque sûr. Elle était idiote, sa décision. Sotte. Il prit son stylo, s’appliqua et écrivit : « C’est déjà fini. Soli… » Il ne termina pas. Il revissa le capuchon du stylo et le posa sur la table. Il considéra un instant la feuille souillée de ses mots. Se leva. Faillit la chiffonner mais la reposa écornée.

On ne le voit plus depuis un bon moment. Les volets de sa maison sont tirés depuis longtemps. On en parle parfois. Très peu en vérité. Il n’est même plus un souvenir. J’ai entendu dire l’autre jour, lors d’une conversation d’un groupe d’amis au bistrot : « Oh, il y a un bail que personne ne le voit plus ! » Je me demande, depuis, c’est qui personne ?

18 août 2007

Pérégrination du vendredi

Avec l’apparition d’un  soleil généreux, hier matin, m’est venu l’envie de « partir un peu ». Je décidai donc de me rendre à Mousson, petit village pittoresque de Lorraine, que j’ai déjà évoqué dans « Les collines et le vent ». Comme à chacune de mes sorties, désormais, je me suis muni d’un matériel minimum de dessin et d’un carnet pour des notes éventuelles. J’ai rejoint l’autoroute en direction de Metz. Premier arrêt à hauteur de Fameck, pour me rendre à l’hypermarché du lieu. J’ai musardé un bon moment dans le rayon librairie. Je suis incorrigible ! Quand nous n’avons personne à qui parler ni à aimer, la lecture devient comme une découverte, un dialogue avec autrui, l’auteur, ses personnages, sans tomber dans l’enfermement. J’ai fini par acquérir deux bouquins, l’un de Modiano, l’autre de Djian. Midi était passé. Je me suis interdit le repas, pour ne pas avoir de problèmes de lourdeurs ou d’endormissement sur la route. Je me suis contenté d’un grand crème et profitai de la pause pour jeter un œil un peu plus précis sur les deux ouvrages.

Plus je me rapprochais de Metz, plus les nuages s’accumulaient et quelques gouttes s’écrasaient même sur la vitre avant. Après une petite hésitation, je quittai l’autoroute pour revenir sur mes pas, mais par le chemin des écoliers. Je sortis à Woippy, non sans un pincement au cœur en passant dans la zone automobile où « nous » avions acheté une voiture. Bref. Je pris la direction d’Hagondange par la nationale que je quittai pour rejoindre la route d’Amnéville. Je pus apprécier la beauté fleurie, colorée et arborée de cette partie d’Hagondange que je connaissais peu. La suite du trajet fut très agréable. Dans cette région où la sidérurgie avait envahi  les vallées, les  usines restantes  paraissaient noyées dans des zones forestières denses et abondantes. Ce n’était qu’une suite de buttes boisées, de prés et de champs jusqu’à la lisière des villes où quelques bâtiments industriels subsistent encore. Je frôlai Amnéville, devenue Amnéville-les-Thermes par la grâce d’un inamovible maire mégalomane. Je traversai Rombas pour me diriger vers Briey en passant par Auboué et surtout Moutiers, petite cité minière, ville du sculpteur Amilcar Zannoni, dont j’aime beaucoup les œuvres. Cet homme fut mineur de fer, comme beaucoup dans la région. Autodidacte, il sculpte l’acier. (Un monument de sa facture se dresse à Audun-le-Tiche, ville que j’associe désormais au mois de novembre, mais là n’est pas la question).

Il était environ seize heures, car j’avais pris le temps de m’arrêter à plusieurs reprises, pour contempler les paysages. Je suis revenu vers Audun-le-Roman et m’engageai sur la petite route de Sérouville, village que je me proposais de dessiner depuis quelque temps. J’ai trouvé un espace d’où j’avais une vue intéressante de ce village. J’en fis une esquisse, mon but étant de travailler à dessiner vite pour le reprendre, après apaisement de la fièvre de la réalisation, posément et dans le calme, à domicile… L’idée me vint de me rendre jusqu’à Havange, petite localité de Moselle, dont le cimetière se trouve totalement isolé au milieu des champs. Petite esquisse, là aussi.

Je rentrai chez moi, avec ma petite moisson de livres et de dessins. J’avais à lire et à dessiner. J’avais des dizaines de paysages dans les yeux, j’avais l’impression de redécouvrir ma région. Quand les yeux regardent, le cœur se tait et la vie s’éclaire enfin.

04 mai 2007

Un homme étrange

Dans mes vieux carnets, j’ai retrouvé et relu ceci :

Cet homme est étrange. Silencieux et solitaire. Il a environ quatre-vingts ans, aujourd’hui. Souvent, il va s’enfoncer dans la forêt, sur la butte toute proche, d’un pas tranquille, sourd à la vie du monde qui l’entoure. Parfois il arpente les remparts de la ville, les mains dans les poches, insouciant, détaché des rumeurs de la vie. Il va…

Je l’ai pourtant connu exubérant, tenace, accrocheur, travailleur.

Apprenti dans une usine sidérurgique où travaillait déjà son père, il a, avec trois cents autres élèves, opposé la force du silence et de l’immobilité au discours d’un envoyé de Pétain venu pour les endoctriner. A seize ans, il a triché sur son âge pour s’engager dans l’armée française, en 1940. Il y a quelques années seulement, il fallait entendre avec quel enthousiasme il racontait cette époque. Une expérience qui l’a marqué à vie, bien qu’il s’en défendît toujours. Il n’empêche qu’il évoquait, dans nos conversations, certains rêves où il revivait ce passé. Il se souvenait avec nostalgie de l’accueil que, en compagnie d’autres jeunes recrues, il avait reçu de la part des anciens. Ces derniers leur avaient offert un repas, conscients que tous ces jeunes étaient mal nourris à cause des privations qui sévissaient dans le civil, pendant la guerre. Il avait mesuré l’émotion palpable de ces vieux loups devant le spectacle de leur gourmandise, de leur goinfrerie, tant ils avaient été privés. Il se rappelait que cela avait créé un lien immédiat entre les seniors (comme il disait) et eux. Il ne pouvait s’empêcher de parler de son ami, engagé comme lui. Ils étaient du même quartier. A la Libération , on leur avait proposé un engagement pour l’Indochine. Il avait refusé, cette guerre lui était inacceptable, il le clamait haut et fort. Il avait même failli connaître des ennuis pour sa prise de position. Mais il a tenu bon. Son ami a signé. Il fut tué le lendemain de son arrivée sur ce sol lointain. Je suis sûr que son souvenir le hante encore aujourd’hui…

Il a été militant. Politiquement, syndicalement. Il a lutté contre l’injustice sociale, contre la misère sociale. Il a tout de suite senti, disait-il, que la politique du général De Gaulle serait le début de la remise en cause de l’application des lois issues du Conseil de la Résistance qu’il avait du accepter. Selon lui, ce n’était qu’une tactique. Il a toujours été fidèle à ses engagements.  Ce qui, d’ailleurs, a provoqué plusieurs licenciements et leurs cortèges de difficultés.

Toute cette activité ne l’a pas empêché de fonder une famille et d’avoir quatre enfants, bien établis aujourd’hui. J’admire cette vie pleine, dont j’ai retracé peu d’évènements et de faits. Mais il en a raconté des centaines, tous aussi intenses les uns que les autres, et dans des domaines variés. Je lui ai proposé à plusieurs reprises d’écrire avec lui sa biographie si riche. Il n’a jamais accepté, prétextant que « ce n’était pas intéressant »…

 

Aujourd’hui il est cet homme âgé étrange… qui court la forêt, qui musarde dans les remparts et qui, désormais, se tait.

25 février 2007

Épitaphe...

Tu as convoité celle que j’aime

Qu’y pourrais-je

Si elle veut de toi

Tu la vois chaque semaine

Je ne la vois plus

Qu’y pourrais-je

Si elle veut de toi

Ici gisent

Dans un même cœur

Un Amour trop grand

Et une belle Amitié

 

lu dans un cimetière fantôme... d'une région abandonnée et sinistre

29 janvier 2007

Le Clown désorienté

Hier dimanche… Jour creux où le Clown s’enfouit dans le silence. Le matin, il espérait une réponse dans son courriel. Pas de réponse. Sa dame ne répond jamais, sauf pour évoquer de petits faits quotidiens sans importance… quand elle le veut bien. Elle ne répond qu’aux autres. Le Clown déçu a pris sa voiture rouge et s’en est allé par les routes. Pour « ailleurs », pour voir et regarder autre chose. Il n’a vu que le ruban de macadam, toute la journée ou presque. Il s’est bien arrêté à Metz, mais une bouffée de souvenirs l’a assailli et l’a brisé. Deuxième meurtrissure du jour. C’est sans fin. Oh, que l’amour fait mal ! A la cathédrale, il n’a pas pu se concentrer. Le va et vient des visiteurs et leur brouhaha l’indisposaient. Ils ne respectent rien. Certains s’interrogent tout haut, d’autres font doctement montre de leurs connaissances architecturales, d’autres encore sont là pour pouvoir dire qu’ils sont venus et qu’ils ont vu. Se souviendront-ils seulement avoir eu l’occasion d’admirer les vitraux de Chagall, par exemple ? Quand il était venu avec sa dame, il avait pu se remplir les yeux de la pierre jaune, des vitraux et entendre le début d’un concert. Ce dimanche il a fui ce lieu… Dehors crachin et ciel bas et gris. Nuages lourds pour un cœur désuni et broyé.

Il quitta la ville, se faufila vers la Woëvre ,  il traversa Mars-la-Tour, sans même jeter un regard à la tour. Il fuyait, le cœur au bord des lèvres. Plus rien n’avait de couleur, plus rien ne retenait son attention. Il se sauva alors vers Grand, Domremy-la Pucelle et la basilique du Bois Chenu, délaissant le département de  Meuse qui lui est pourtant si familier (cependant la Meuse , compagne fidèle, arrose bien évidemment Domrémy…) Mais il s’arrêta en chemin, non loin de la basilique, sur un parking où ils avaient déjeuné, un dimanche de balade passé.  Il ne ressentit que de la tristesse. Il sortit du véhicule et se tint debout, les bras ballants, sous la pluie fine. Il regardait la table et les bancs où ils s’étaient installés… Plus rien ne restait de tout cela, qu’un souvenir d’été. La pluie coulait le long de ses cheveux, sur son front, dans son cou, mais il n’en avait cure. Que l’amour fait mal ! Il observait l’eau s’écouler sur le sol goudronné et descendre vers le fossé herbeux, sur le côté. Il aurait aimé être cette eau qui glissait vers cette terre qui se refermerait sur elle pour la garder. Cette terre où il rêve de plus en plus qu’elle lui donne un apaisement définitif. Clown triste, il se souvient de celui qu’évoquait avec émotion et délicatesse Giani Esposito, ce chanteur et acteur qui a, un jour, donné un coup de pouce à son propre destin pour enfin dormir dans cette terre silencieuse…

De guerre lasse, il repartit, son silence lui pesait, mais il n’avait droit qu’au silence, désormais. Il se sentait cassé, les yeux humides, avec une sorte de honte de ne plus savoir où aller ni que faire. Depuis ces derniers jours, il hésite entre lutter pour seulement survivre, ou bien laisser faire, ou bien le petit coup de pouce au destin. Il ne sait pas, il ne sait plus. Il entend les conseils « il faut tenir… garde espoir… etc », mais lorsque ces mots sont vides de sens, dans son for intérieur, qu’y répondre ? Rien ne l’appelle plus nulle part, il a conscience que ce sentiment est horrible pour ceux qui l’aiment, mais il sait que c’est cela, un homme détruit….

Il en était là de ses pensées quand il s’aperçut qu’il était arrêté à un feu rouge, à Étain, près d’un bistrot où ils avaient consommé, un autre soir de balade… Que fait-elle sa dame, à cette heure là ? Mais il se morigéna, elle n’est plus sa dame.

Il démarra au feu vert et fredonna, avec des sanglots dans la voix « S’accompagnant d’un doigt ou quelques doigts, le Clown… etc ». La route était humide et le ciel bas, il ne savait pas où il allait.

22 janvier 2007

La vieille malle

Il reste dans le grenier, au milieu d’un fourbi de tissus, vieilles chaises, tas de revues et vieux livres, une malle aux charnières et à la serrure rouillés. Et, bien sûr, à cause de son aspect noir et rébarbatif, l’envie vous prend de l’ouvrir… Il y a de la poussière partout et la lumière triste n’est diffusée que par une petite lucarne. La curiosité est la plus forte. Plonger dans les souvenirs que renferme cette malle. Ce sera peut-être un mal, peut-être un bien. Allez savoir. Rouvrir une parenthèse fermée rudement, dans le passé. Douleur pas encore effacée mais besoin d’y revenir. Une barre en travers de la poitrine, vous osez tourner la petite clef qui résiste et grince. La lenteur pour relever le couvercle d’où la poussière tombe par paquets. Mauvaise surprise. Des colifichets sans valeur, des colliers roses et bleus, un paquet de lettres que vous ne lirez pas, car vous ne reconnaissez plus l’écriture, alors, pourquoi lire ? La signature, peut-être ? Mais votre mémoire a beaucoup effacé. Singulier sentiment de perte définitive, mêlé à des relents de scepticisme face aux souvenirs qui pourraient surgir. Atmosphère de gâchis, accentuée par la lumière grise issue du toit. L’odeur du passé recouvre tout. Des photos que l’on dit « jaunies ». Elles le sont tellement qu’elles ne représentent plus rien. Tellement floues ou abîmées que les lieux, les corps et les visages sont méconnaissables. La vie en a disparu, totalement. Reste un tableau curieux, jadis offert par un inconnu à une jeune femme. Il représente une fleur incongrue, au beau milieu d’une route nue, déserte et sans décor. Il voulait sans doute dire, qu’avant cette fleur il n’existait pas de bonheur et qu’après elle il disparaîtrait définitivement. C’est du moins ce que vous en comprenez. Refermer la malle à double tour. Refermer la porte du grenier et s’en aller.

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